La Fratrie à la galerie Nuke

Nuke a le plaisir d’annoncer Invisible End, la nouvelle exposition de La Fratrie:

news-la-fratrie-galerie-nuke-121210

Communiqué:

Duo d’artistes français (Karim et Luc Berchiche), La Fratrie nous propose une exploration de son univers au travers de ses « rochers-îles ». Par leur précision plastique et formelle, les sculptures composées de multiples matériaux (silicone, plâtre, feuille d’or, fer, flocage…) font de leurs créateurs les artisans d’un monde utopique au sens propre (« lieu qui n’est pas »). Ces rochers aériens constituent autant de mondes en soi, illusions déracinées de leur espace d’origine. Fictions absurdes et complexes, ils introduisent des scènes narratives le plus souvent allégoriques mais aussi des véritables réflexions sur la brièveté et la fragilité de la vie.

PÉCHÉ ORIGINEL

Que s’est-il passé ?

Figées dans une inquiétante immobilité, statufiées dans leur entonnoir de terre, identiques et toutes singulières, les îles de la Fratrie nous arrêtent comme un événement, et se répètent comme une énigme obsédante. Par contraste avec le paysage alentour, dont on pressent la vitalité et les mouvements insaisissables, leur fixité fait violence. Pour s’arracher à leur sortilège, il faut se rendre à l’évidence, les îles de la Fratrie sont très précisément cela : la trace de ce petit rien qui a tout changé. D’un équilibre qui a été rompu. De quelque chose d’insignifiant qui nous concerne intimement. Le témoin d’un naufrage quotidien.

Attendez, rien de tragique non plus, au pire quelque chose d’absurde. On est dans l’onirique – c’est dangereux, mais pas mortel. Ces mondes miniatures font revivre l’émerveillement enfantin que provoquent toujours, Dieu sait pourquoi, les petits mondes. Etrange phénomène, dans lequel la perception semble prendre conscience d’elle-même et de ses pouvoirs. Un brin d’herbe gigantesque aussi bien qu’un bonsaï : les changements d’échelle sont toujours un délice de la sensibilité.

Chaque niveau d’être, dit le subtil Leibniz, forme un mini-monde qui comporte sa perception singulière de l’univers, comme dans un miroir convexe. L’univers n’est pas seulement un agglomérat de matière, c’est d’abord un système de perceptions, toutes incomplètes, qui sont réunies en une seule, celle du Tout de l’univers. Dieu est la somme intégrée d’une infinité de mondes emboîtés. Et tel est le vrai sens de la solitude : avoir perdu le sentiment obscur d’être la partie d’un tout.

Les microcosmes de la Fratrie, nets, impeccables, trébuchés de leur sens, flottent entre ciel et terre dans une sorte de purgatoire.

Que manque-t-il donc ?

Quelque chose ne tourne pas rond. Arrachés à la terre, toujours plantés d’un arbre, souvent recouverts d’herbe, ces bouts de monde devraient nous parler de la nature ; et pourtant, rien. Pas le moindre sentiment de naturalité. Ici, même l’arbre est un objet manufacturé. Le désordre bricolé de Brisson, l’intrication de Génot, tout cela nous dit quelque chose du monde. Ici, étrangement, non. Ce n’est pas là un bout de monde vivant, c’est une représentation morte. En trois dimensions, et pourtant irréelle comme une image. Mort.

Mais au fait, là voilà cette immobilité qui fait événement. Ce rien décisif. Nous y voilà : il y a quelque chose d’empaillé dans tout ça. Une image de la vie après la vie, ou plutôt de la vie sans la vie. Moins une représentation cauchemardesque du paradis, que l’image de ce à quoi risque toujours de tourner notre vie régulée, domestiquée, arrachée à son énergie sauvage, coupée de l’ordre biologique, suspendue dans l’espace.

Rien de grave, il ne nous manque presque rien : juste la vie. Comme le résume avec énergie Fazette Bordage, qui s’y connaît en friches, « Si nous étions vraiment vivants, nous n’aurions pas de souci à nous faire pour la planète. » En pointant le stade où nous en sommes arrivés, les îles de la Fratrie nous donnent aussi le solution : remettre nos îles dans le paysage.

Texte complèt:

PÉCHÉ ORIGINEL

Les îles de La Fratrie

Par Baptiste Lanaspeze

Que s’est-il passé ?

La maison est vide, on vient de partir ; mais c’était juste pour aller faire une course. L’herbe porte encore la trace de la tondeuse, la peinture de la façade a été refaite il n’y a pas si longtemps. Quelque chose vient de se produire – pas forcément spectaculaire. On n’arrive même pas à dire si c’est récent ou ancien, bien ou mal. Il s’agit probablement d’un changement insensible – mais peut-être aussi d’une catastrophe. Ce qui est sûr, c’est que c’est quelque chose d’irrémédiable. La porte n’est même pas fermée à clef, et il semble que la balançoire oscille encore un peu ; c’était presque rien, mais tout a changé.

Figées dans une inquiétante immobilité, statufiées dans leurs entonnoirs de terre, identiques et toutes singuliers, les îles de la Fratrie nous arrêtent comme un événement, et se répètent comme une énigme obsédante. Par contraste avec le paysage alentour, dont on pressent la vitalité et les mouvements insaisissables, leur fixité fait violence. Pour s’arracher à leur sortilège, il faut se rendre à l’évidence, les îles de la Fratrie sont très précisément cela : la trace de ce petit rien qui a tout changé. D’un équilibre qui a été rompu. De quelque chose d’insignifiant qui nous concerne intimement. Le témoin d’un naufrage quotidien.

Attendez, rien de tragique non plus, au pire quelque chose d’absurde. On est dans l’onirique – c’est dangereux, mais pas mortel. Ces arbres Playmobil font revivre l’émerveillement enfantin que provoquent toujours, Dieu sait pourquoi, les petits mondes. Etrange phénomène, dans lequel la perception semble prendre conscience d’elle-même et de ses pouvoirs. Un brin d’herbe gigantesque aussi bien qu’un bonsaï : les changements d’échelle sont toujours un délice de la sensibilité. Ce qui attire sans doute aussi là-dedans, c’est l’idée de pouvoir, par l’imagination, changer de monde en changeant d’échelle – l’idée du « monde dans le monde ». Et après tout, si ce délice enfantin de l’esprit humain n’était pas une fantaisie subjective de l’imagination, mais l’intuition secrète d’une organisation de l’univers en monde de mondes ?

Des mondes jamais tout à fait clos – le cône d’arrachement en témoigne – mais séparés tout de même, emboîtés, ignorants les uns des autres. Le monde de dessus ignorant qu’il est composé d’autres mondes en dessous, bien que son être même en soit la somme et le système. Et les mondes du dessous ignorant qu’ils sont les rouages – eux-mêmes organisés – du monde supérieur, dans lequel une part de ce qu’ils sont se comprend mieux. Chaque niveau d’être, dit le subtil Leibniz, forme un mini monde qui comporte sa perception singulière de l’univers, comme dans un miroir convexe. L’univers n’est pas seulement un agglomérat de matière, c’est d’abord un système de perceptions, toutes incomplètes, qui sont réunies en un seule, celle du Tout de l’univers. Dieu est la somme intégrée d’une infinité de mondes emboîtés. Et tel est le vrai sens de la solitude : avoir perdu le sentiment obscur d’être la partie d’un tout. La paix singulière que peut m’inspirer la contemplation d’un arbre, du soleil ou, pourquoi pas, de la lumière sur la façade en bois coloré de ma maison, n’est sans doute pas sans rapport avec cette certitude d’« être à ma place » – fragment heureux, dans un espace circonscrit, d’une symphonie sans limites où je ne doute pas que j’apporte ma note.

Mais quelque chose a été visiblement arraché, et l’on oscille entre inquiétude et fascination. Arrachés du monde, nous flottons dans le paysage, sans plus nous y inscrire. Là où les petits jardins de Jean-Luc Brisson – menus objets posés sur des bouts de polystyrène flottant dans des seaux d’eau – sont des « paradis » (2008, FRAC Paca), là où les minuscules îles de faïence de François Génot – hommage à l’enfer sauvagement intriqué des forêts (Musée de Sarreguemines, Wildproject, 2009) – sont des « friches », les microcosmes de la Fratrie, nets, impeccables, trébuchés de leur sens, flottent entre ciel et terre dans une sorte de purgatoire. On n’est pas en contact avec l’eau – fût-elle en seaux ; on n’est pas pris dans une forme qui nous dépasse et nous embrouille – fût-elle en faïence. On n’est nulle part, au contact de rien – tout est dénaturé.

Que manque-t-il donc ?

Quelque chose ne tourne pas rond. Arrachés à la terre, toujours plantés d’un arbre, souvent recouverts d’herbe, ces bouts de monde devraient nous parler de la nature ; et pourtant, rien. Pas le moindre sentiment de naturalité. Ici, même l’arbre est un objet manufacturé. Le désordre bricolé de Brisson, l’intrication de Génot, tout cela nous dit quelque chose du monde. Ici, étrangement, non. Ce n’est pas là un bout de monde vivant, c’est une représentation morte. En trois dimensions, et pourtant irréelle comme une image. Mort.

Mais au fait, là voilà cette immobilité qui fait événement. Ce rien décisif. Nous y voilà : il y a quelque chose d’empaillé dans tout ça. Une image de la vie après la vie, ou putôt de la vie sans la vie. Moins une représentation cauchemardesque du paradis, que l’image de ce à quoi risque toujours de tourner notre vie régulée, domestiquée, arrachée à son énergie sauvage, coupée de l’ordre biologique, suspendue dans l’espace. Rien de grave, il ne nous manque presque rien : juste la vie.

Sans être aux Enfers, on est donc bien aux antipodes de l’Eden. Là où l’Eden est vie pure, plaisir continu, ces micro-mondes sont des isolats où l’on ne va ni bien, ni mal. Comment en est-on arrivés là ? Arbre, maison, scooter, tout est au complet, et nous nous sentons pourtant comme si nous n’avions rien du tout. Peut-être avons-nous confondu la liberté et la mort ? La vie et l’esclavage ? Peut-être avons-nous imaginé qu’en rompant la chaîne des contraintes qui nous relient au monde, nous nous affranchissions d’une injustice faite à notre grandeur ? C’est en tout cas la philosophie officielle, formulée par l’ancien ministre de l’Education Luc Ferry : « La modernité, c’est la liberté conquise dans l’arrachement à la nature. » Mais on peut avoir Sartre et Descartes de son côté, et le monde et Dieu contre soi. La civilisation occidentale est en train de percer le secret de son « malaise ».

Autour de quoi le tracé monotone des îles de la Fratrie est-il ordonné ? C’est la présence humaine, qui agence tout autour d’elle – arbre, maison, véhicule – et qui fait monde à part. Sauf qu’à part, on est mort. L’arrachement, c’est la loi de l’ego et le règne de la mort. L’arrachement, c’est le postulat d’une civilisation enfermée dans son point de vue – l’antinaturalisme est en général colonialiste.

L’une des rares îles apparemment dénuée de présence humaine est celle, en forme de trognon de pomme, qui nous parle justement du péché originel – The Fall of Adam. Et tel est en effet, selon le philosophe Américain J. Baird Callicott (le plus éminent représentant de la philosophie  de l’écologie), le sens véritable du péché originel : « Dès lors que les êtres humains devinrent conscients d’eux-mêmes, ils commencèrent à jauger la Création à partir de leur existence. (…) Quand la partie se sépare elle-même du tout et le décompose en fonction de son intérêt personnel, elle perturbe, par cet acte même, la vie harmonieuse du tout. Le péché originel n’est pas un péché d’ordre sexuel : c’est un péché d’anthropocentrisme. » (Genèse : La Bible et l’écologie, Wildproject, 2009)

Comme le résume avec énergie Fazette Bordage, qui s’y connaît en friches, « Si nous étions vraiment vivants, nous n’aurions pas de souci à nous faire pour la planète. » En pointant le stade où nous en sommes arrivés, les îles de la Fratrie nous donnent aussi le solution : remettre nos îles dans le paysage.

Baptiste Lanaspeze, décembre 2009

éditeur, directeur des éditions Wildproject

Vernissage le samedi 12 décembre 2009 de 18h à 21h

Exposition du 12 décembre 2009 au 20 février 2010

Galerie Nuke 11 rue Sainte Anastase, Paris 3ème

La galerie est ouverte du mardi au samedi de 14h à 19h ou sur rendez-vous

Tags: ,

Leave a Reply